On prétend que Clemenceau aurait dit : "Quand la maison brûle, on ne regarde pas qui passe les seaux d'eau."
La France dispose avec sa diversité d'atouts considérables. Elle a le monde chez elle. Le paradoxe, c'est qu'elle ne se sert pas de ces atouts pour conquérir l'économie mondiale.
D'après un sondage publié en avril 2009 par l'institut CSA, à la question "Avez-vous déjà envisagé de créer votre entreprise ?", 49 % des Français des minorités visibles répondent "oui". Ce chiffre monte à 59 % parmi les moins de 30 ans. Ce dynamisme montre que, contrairement à ce que l'on entend parfois, les minorités visibles sont une chance pour l'économie française. Elles sont un levier de la croissance économique.
Les Etats-Unis, pour ne prendre qu'un seul exemple, l'ont compris. Aux Etats-Unis, la diversité est développée par la Minority Business Development Agency, l'Agence pour le développement du commerce des minorités.
Le jour de sa création, le 5 mars 1969, Richard Nixon, un président républicain, a expliqué que la MBDA répondait : "Au besoin de stimuler particulièrement ces entreprises qui peuvent donner aux membres des groupes minoritaires confiance dans le fait que les opportunités ne sont pas fermées, ni limitées, pour eux, dans notre pays."
Cette politique a connu un succès phénoménal. De 100 000 entreprises détenues par les minorités en 1969, les Etats-Unis sont passés à 800 000 en 1980, puis à 3 millions en 1997. On estime aujourd'hui à 4,7 millions le nombre d'entreprises détenues par les minorités, soit plus de 20 % des entreprises du pays, pour un chiffre d'affaires de 495 milliards de dollars, en croissance de 343 % sur 10 ans. Le pouvoir d'achat des minorités visibles aux Etats-Unis est estimé, de son côté, à 1 trillion de dollars.
Selon la MBDA, si le taux de création d'entreprise au sein de la population générale était égal à celui des minorités, on créerait 16 millions d'emplois supplémentaires, générant 2,5 trillions de dollars de chiffres d'affaires, ce qui se traduirait par 100 milliards de dollars supplémentaires de recettes pour l'Etat.
Il est urgent de prendre conscience de ces enjeux, en France.
La diversité française, ce sont des millions d'enfants bilingues, disposant de plusieurs codes culturels et motivés. Ces enfants sont un atout pour la conquête de marchés extérieurs et pour l'exportation française. Ils sont un levier pour relancer la croissance. Ils pourraient être notre avenir.
La diversité constitue une priorité en temps de crise, précisément parce qu'elle permet d'en sortir. Alors pourquoi ne l'exploitons-nous pas ? Pourquoi tolérons-nous que des milliers de projets de création d'entreprise portés par les Français des minorités visibles ne voient pas le jour, chaque année, faute de pouvoir obtenir des prêts bancaires, faute de formation professionnelle, ou faute de réseaux ?
Pourquoi tolérons-nous qu'un très grand nombre de Français de la diversité soient contraints de s'expatrier, chaque année, pour pouvoir trouver un travail ou pour créer leur entreprise ?
Il n'est pas acceptable que ces Français, ces bac + 5 ou + 6 en finances, en commerce ou en marketing, enrichissent, à l'heure où nous écrivons ces lignes, les économies américaine, anglaise, ou australienne. Des économies qui ne s'arrêtent pas à la couleur de leur peau ni à leur nom de famille ni à leur origine géographique. Des économies qui les embauchent ou qui financent leurs projets, sur la base de leurs seules compétences. Nous avons su former ces jeunes. Pourquoi ne savons-nous pas les retenir ?
Il est temps de dire, également, que les minorités visibles constituent un marché. Un continent inexploré en termes de consommation ou de marketing, pour les entreprises françaises. Arrêtons de nous mettre la tête dans le sable. Et disons-le : oui, on peut faire du marketing pour les minorités visibles, oui, on peut développer des produits pour les minorités visibles. Non seulement, nous pouvons le faire, mais nous devons le faire.
Des succès comme celui du pansement couleur chair, spécialement adapté aux minorités, doivent nous faire réfléchir. Un pansement couleur chair ne doit pas avoir la même couleur pour un Blanc que pour un Noir. C'est une évidence.
Et pourquoi ne voit-on jamais de Noirs, d'Arabo-maghrébins ou d'Asiatiques prendre leur petit déjeuner en famille, dans les publicités françaises, pour vanter une marque de café ou de cornflakes ?
Les Français des minorités visibles ne sont-ils pas, eux aussi, des consommateurs ? Si, bien sûr que si. Alors, qu'attendons-nous ?
Pour sortir de cette situation, nous proposons un plan à quatre étages.
Nous proposons, tout d'abord, la création d'une agence d'information et de promotion de l'emploi et de la création d'entreprise au sein des ZUS (zones urbaines sensibles). Elle sera multilingue, formée aux difficultés spécifiques des habitants des ZUS, et centralisera toute l'information disponible sur les dispositifs, publics et privés, facilitant le retour à l'emploi ou la création d'entreprise. Elle complétera l'action du Pôle emploi et de l'APCE, sur le terrain de la diversité.
Nous proposons, ensuite, la création d'un fonds d'investissement public, baptisé France Diversité, orienté vers le financement des entreprises et des commerces créées dans les ZUS.
Nous proposons, en troisième lieu, la création d'une agence nationale de la lutte contre les discriminations, dotée d'un corps d'inspecteurs, disposant d'un pouvoir d'investigation et de sanction.
Nous proposons, enfin, que la politique publique en matière de diversité soit rassemblée dans un seul ministère de la diversité économique, au lieu d'être éparpillée, comme c'est le cas aujourd'hui, entre un très grand nombre d'administrations et de ministères.
Une politique active en faveur de la diversité économique dopera la consommation et l'économie françaises. Nos entreprises, notre commerce extérieur, l'emploi, et les finances publiques en bénéficieront. La France en bénéficiera.
Patrick Lozès, président du CRAN, sera auditionné le 18 novembre par la Commission dite de l'emprunt national, coprésidée par MM. Alain Juppé et Michel Rocard.